Le téléphone bleu sonna.


— Cabinet du Directeur bonsoir ?

— Passez-moi Monsieur Arten.

— J'ai peur qu'il ne soit occupé pour l'instant. Veuillez rappeler plus tard...

— Non, je veux lui parler maintenant.


La secrétaire Kyne fut secouée par le ton sec de son interlocuteur. L'homme ne s'était même pas présenté, et il appelait le cabinet personnel du Directeur à une heure tardive. Malgré sa certitude que la personne au bout du fil connaissait familièrement Arten, Kyne ne put s'empêcher de s'en méfier. Avec tous les évènements qui s'étaient déroulés ces derniers temps, la prudence était de mise et ce même avec les connaissances de son supérieur.


— Pouvez-vous vous présenter au moins, que je vous note dans le registre des appels ? demanda-t-elle en manque d'assurance.

— Je suis un ami. Passez-le moi, insista l'homme une nouvelle fois.


La femme, aux cheveux grisonnants qui annonçaient la fin de la cinquantaine, fut quitte à raccrocher. Mais son intuition lui soupçonna un intérêt certain à ce que le mystérieux puisse parler avec Arten. Surprise elle-même par son intrigante volonté, elle reprit ses esprits et décida tout de même de mettre en pause son appel et de se lever. Elle allait en direction du bureau du Directeur quand celui-ci en sortit.


— Madame Kyne, toujours là ? Vous ne dormez décidément jamais, plaisanta-t-il.

La secrétaire veillait depuis plusieurs jours au Palais.

— Rien d'anormal, Monsieur, répondit-elle en souriant. Il y a quelqu'un au bout du fil qui souhaiterait vous parler.

— Ah bon ? Qui ça ?

— Il... il ne s'est pas présenté. Et il insiste pour vous parler. Il dit qu'il est un de vos amis.


Le Directeur Arten fit une moue étonnée. Il demanda à son employée de lui passer le téléphone, et décrocha après avoir fait reprendre l'appel.


— Allô ?

— Arten ?

— Oui, c'est bien moi... Monsieur Arten.


Il fut déconcerté par le ton sec et impoli de l'interlocuteur. Il ne lui semblait pas reconnaître cette voix, même si Kyne lui avait dit qu'il se présentait comme l'un de ses amis. Il trouva la conversation étrange.


— J'ai besoin de parler avec vous. Faites sortir votre secrétaire.

— Je... d'accord.


D'un signe de tête déconcerté, Arten fit sortir Mme Kyne de la pièce, et put y rester seul debout à côté du bureau gris et effilé de sa secrétaire, le téléphone sans fil à l'oreille. Il regardait à travers les grandes fenêtres du Palais Directorial, au travers desquelles on pouvait apercevoir l'étendue lumineusement nocturne de la capitale de la Corporation, Nirante.


— C'est bon.

— J'ai des informations qui pourraient vous servir.

— Quel genre d'informations ?

— Du genre qui pourrait faire tomber votre plus dangereux adversaire au Parlement.


La phrase tomba nette aux oreilles d'Arten. Son plus grand adversaire au Parlement, c'était Devis Illac, le chef du parti des Novateurs. Ce parti prônait l'abandon de l'industrie minière pour l'utilisation de l'énergie atomique, moins coûteuse. Cependant, leurs volontés masquaient deux aspects négatifs que le parti majoritaire, celui d'Arten, opposaient à leurs adversaires : si le nucléaire était utilisé, près de la moitié des emplois de l'industrie seraient perdus ; et l'on devrait se fournir chez des pays ennemis pour pouvoir construire et alimenter les réacteurs et centrales. Le Directeur, qui tenait à tout prix à préserver les emplois dans le pays, était également totalement étranger à des rapprochements avec des pays héréditairement ennemis.


— Et sous quel motif dois-je vous faire confiance ? rétorqua celui-ci. Il y a beaucoup de personnes qui voudraient voir Illac et ses partisans tomber, sans forcément avoir de preuves valables.

— Tous les documents sont sur votre bureau. Le dossier violet.


Arten voulut répondre quelque chose, mais son informateur lui raccrocha au nez. Il s'offusqua en regardant le téléphone entonner ses "bip bip bip...". Il posa l'appareil sur son socle et se dirigea rapidement vers son bureau, deux portes plus loin. Il passa d'abord son antichambre, puis entra dans celui-ci en prenant soin de refermer les lourdes portes. La pièce était peu lumineuse, et seule une lampe de bureau et un lampadaire éclairaient le volume. Une grand baie vitrée incurvée donnait sur l'extérieur, et les murs étaient tapissés de bibliothèques et de tableaux. Son bureau, qui était installé au centre, face à l'entrée, était recouvert de dossiers et de téléphones.


Le Directeur se dirigea derrière sa chaise et feuilleta vivement le tas de papiers rangés et triés qui étaient posés devant elle. Presque en dessous de la pile, il vit la chemise violette que l'homme qu'il avait eu au téléphone lui avait indiqué. Au centre, il était indiqué « ATTRIBUTIONS COMPENSATOIRES - COLLECTIVITÉS MINIÈRES » ; rien n'aurait pu lui en faire deviner le contenu. Il la prit et défit le petit nœud qui la fermait. Une montagne de feuilles apparut, au sommet de laquelle un papier presque vierge était gribouillé d'un mot au stylo noir : « Rappelez-moi. Il y en a d'autres... ».


En parcourant les dossiers, composés entre autres de centaines de pages d'échanges de mails, de transcriptions d'appels téléphoniques et de photographies, Arten frissonna.


Illac allait tomber.